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Avec «La sentinelle de fer», Vilella retrace la mémoire du bagne de Nosy Lava

Avec «La sentinelle de fer», Vilella retrace la mémoire du bagne de Nosy Lava

Source : http://www.rfi.fr/culture/20161227-sentinelle-fer-vilella-retrace-memoire-bagne-nosy-lava-madagascar

L’île de Nosy Lava, au nord de Madagascar, a abrité jusqu’en 2010 l’un des plus terribles bagnes du monde. Le navigateur français Roland Vilella a débarqué pour la première fois sur cette île en 2004. Il a passé des mois, puis des années, à y recueillir la parole des derniers bagnards. Il en tire un récit poignant publié chez Plon dans la collection Terre Humaine, intitulé La sentinelle de fer

RFI : Vous publiez chez Plon, dans la collection Terre Humaine  La sentinelle de fer. Mémoires du bagne de Nosy Lava. Un récit bouleversant sur ce bagne qui a fermé ses portes en 2010 et où durant près de trente ans des crimes atroces ont été commis. Votre récit est né d’une rencontre avec l’un de ces bagnards qui est ensuite devenu votre ami, Albert Abolaza. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Roland Vilella : Je suis navigateur et un jour, j’ai ancré devant l’île du bagne puisque le bagne se trouve sur une île. Je savais parfaitement que c’était un bagne avec une très mauvaise réputation. Je suis allé là-bas un peu poussé par ma curiosité insatiable, mon goût de l’aventure. Et donc j’ai rencontré cet homme. Une rencontre absolument étonnante de prime abord parce que la première chose que ce prisonnier me demande c’est un journal ! Il faut bien imaginer que je suis dans un bagne du tiers monde. Un prisonnier qui demande un journal et qui ensuite me précise que si j’avais un exemplaire - même ancien - du Monde, (quotidien français, NDLR) il serait très content… Je me suis demandé ce qui m’arrivait ! A partir de ce moment-là, et sur des années parce que je suis resté longtemps dans ce bagne (Roland Vilella y est revenu à maintes reprises pendant près de dix ans, NDLR) une amitié a commencé à se construire entre nous. C’est une amitié qui n’était pas évidente au départ. Albert a été condamné aux travaux forcés à perpétuité pour des crimes, certes commis dans le feu de l’action des braquages, mais qui n’en restent pas moins des crimes. Donc sa punition - comme je le lui disais souvent - il ne l’avait pas volée !

Et ce qui est étonnant avec Albert Abolaza, c’est qu’il est doté d’une mémoire prodigieuse et grâce à cette mémoire, grâce à Albert, vous avez pu reconstituer l’histoire de ce bagne.

Cela s’est fait en deux temps. Quand je suis arrivé, ce qui m’intéressait c’est que ce bagne avait été le lieu de détention des chefs de l’insurrection de 1947 (année où les Malgaches se soulèvent contre le pouvoir colonial français et qui a donné lieu à une sanglante répression, NDLR). Et donc par l’intermédiaire des bagnards, j’ai eu accès aux archives de cette période-là. Par la suite, je me suis aperçu qu’autour de moi, tout cela était de l’histoire ancienne. Et j’ai commencé à m’intéresser aux hommes qui m’entouraient et en particulier à Albert. Et c’est là où j’ai découvert qu’Albert avait emmagasiné dans une mémoire absolument prodigieuse trente années de l’histoire du bagne. A mon sens il n’a survécu que pour transmettre cette histoire.

Albert est aussi la mémoire d’un phénomène qui s’est développé durant ces trente années : une violence extrême exercée contre des détenus. Les gardiens possèdent droit de vie et de mort sur des condamnés ou de simples prévenus, et qui sont parfois assassinés dans des conditions atroces. Votre récit est une mise en abîme de la violence que ces bagnards ont subie durant toutes ces années.

Oui, la violence faisait partie du régime ordinaire du bagne. Et je me trouvais dans la situation suivante. J’avais d’un côté des assassins qui étaient enfermés - et une société a tout à fait raison d’enfermer ses assassins - et de l’autre des assassins nommés par l’Etat et qui exerçaient des sévices sur ces bagnards, faisant ainsi perdre toute légitimité à cet Etat de pouvoir enfermer des prisonniers. L’île était un microcosme de terreur, avec un directeur tout puissant, des gardiens tout puissants, qui, de plus, faisaient croire aux bagnards qu’ils avaient parfaitement le droit de les tuer. Car il faut bien comprendre que la plupart des détenus étaient en grande majorité analphabètes.

Vous montrez aussi que le régime du président Didier Ratsiraka (président de Madagascar de 1975 à 1993 puis de 1997 à 2002) porte une grave responsabilité dans les dérives qu’on a constatées sur cette île.

Oui, totalement ! Le bagne remonte à l’époque de la colonisation française. Les bagnards en parlent avec une sorte de, non pas d’attachement bien sûr car ils étaient enfermés et punis… mais ils n’étaient pas assassinés et ne mourraient pas de faim. Cela a été la même chose sous la présidence Tsiranana  (premier président post-indépendance, NDLR). Et ensuite, les choses se sont complètement dégradées avec Ratsiraka. Les mauvais traitements, les directeurs qui imposaient des règlements absolument fous… Et les massacres qui ont commencé. Ce que je veux dire aussi, c’est que ce livre est dur, c’est un livre qui relate des comportements inacceptables, des comportements inhumains. Mais en même temps, je me suis trouvé confronté entre deux groupes d’assassins, avec cette question : comment raconter la souffrance d’assassins à leur tour assassinés ? Et en fin de compte, je me suis aperçu qu’il y avait une morale fragile, sinueuse, qui serpentait entre les deux camps et qui en fin de compte permettait de ne pas perdre totalement l’espoir. 

Vous citez notamment le cas d’un gardien dans les années 80 qui était un tueur psychopathe, comme beaucoup, et qui finit par avoir la révélation de l’horreur de ses crimes. Il en devient quasiment fou, et quitte l’île…

C’est un épisode particulièrement étonnant sur lequel je me suis attardé. Un tortionnaire cruel et terrible qui avait une ambition. Il voulait être titularisé. Au nom de cette ambition, il commet des actes absolument épouvantables. Et puis un jour, la mécanique se casse. D’un seul coup, il se découvre une conscience. Il ne peut plus supporter cela. Il démissionne et s’en va. Cette conscience qui le torture va l’amener jusqu’à la mort… Je ne tire aucune conclusion, je dis simplement que le seul gardien-tortionnaire qui s’est découvert une conscience en meurt !

A travers ce récit, vous avez aussi voulu redonner une existence à des hommes qui n’en avaient pas. C’est un fait qu’à Madagascar personne ne s’est intéressé à la mémoire de ce bagne…

Ces gens-là étaient des hommes condamnés aux travaux forcés à perpétuité, les fameux TFP, et qui n’allaient laisser aucune histoire, aucune trace. Et je crois que ces hommes voulaient laisser une trace. Non pas pour qu’on les plaigne car leurs crimes interdisaient qu’on les plaigne, mais parce qu’ils voulaient raconter une histoire. Cette parole a mis vingt-cinq ans à surgir. C’est vrai que je suis devenu, à travers ce livre, dépositaire de cette mémoire.

Nous évoquions le président Didier Ratsiraka. Il s’est passé durant son mandat un épisode assez étrange et encore obscur que vous relatez dans le livre. Certains détenus sont transférés à Nosy Lava en hélicoptère par des pilotes soviétiques, on est à l’époque de la Guerre froide. Et ce que vous avez découvert c’est que certains des prisonniers arrivaient alors au bagne dans un sale état.

Il faut employer le conditionnel avec cet épisode qui m’a été raconté par certains détenus. A l’époque, Didier Ratsiraka s’était rangé dans le camp des pays de l’Est. Ce qui est confirmé, c’est que des hélicoptères gros porteurs ont amené d’Antananarivo à Nosy Lava des prisonniers. J’étais très étonné en apprenant cela car on n’emploie pas des moyens aussi sophistiqués pour transporter de simples bagnards. Ceux-ci m’ont révélé une chose qu’au début je n’ai pas voulu croire : les prisonniers étaient soumis en vol à des émissions d’ultrasons dont les pilotes soviétiques étaient protégés. Il y aurait même eu des gens qui mourraient à l’arrivée car vous savez que les émissions d’ultrasons à un certain niveau sont insupportables pour l’être humain. Bien que je n’aie aucun élément tangible pour affirmer que la chose est vraie, ce qui me fait penser que ce n’est pas faux c’est d’abord que les détenus avaient suffisamment de mauvais traitements à dénoncer pour en inventer un autre qui en plus supposait une technologie dont ils ignoraient tout. Je ne vois pas comment ils auraient pu inventer cette idée. Ensuite, l’un des directeurs du bagne que j’ai rencontré m’a bien confirmé l’utilisation de ces hélicoptères. Ce qui est aussi confirmé (par les archives, ndlr), c’est que l’année où ces hélicoptères ont été utilisés, il y a eu un pic important de décès dans le bagne.

Un dernier mot sur le titre de votre livre La sentinelle de fer. Cette sentinelle c’est le phare qui surplombe le bagne.

Quand vous abordez l’île à la tombée du jour par bateau, ce phare est une silhouette qui devient rapidement inquiétante. On dirait un gardien en train de surveiller son territoire. Et lorsque je suis monté au phare, on aurait dit le gardien d’un camp de la mort. Pour moi, ce phare s’est imposé petit à petit comme le symbole de la mort. Et il m’a semblé plusieurs fois qu’Albert associait lui aussi ce phare avec l’idée de la mort.

 

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